Négritude, Tigritude et Awalitude - partie II

Partie II — Le dépassement : l’Awalitude, un prolongement
Reconnaître les différences est essentiel. La Négritude est un mouvement historique identifiable, né dans un contexte colonial précis ; l’Awalé appartient à une histoire beaucoup plus ancienne et beaucoup plus vaste, aux formes multiples. Il serait donc artificiel d’en faire une sorte de « Négritude ludique ». L’Awalitude proposée ici est autre chose : une lecture contemporaine de ce que le jeu peut nous permettre de penser.
L’émotion et la raison : quand la morale transite par le calcul
Senghor a donné à la Négritude une formule restée célèbre : « l’émotion est nègre, comme la raison est hellène ». Inscrite dans son contexte philosophique et poétique, cette proposition a nourri d’innombrables débats, car elle peut donner l’impression de répartir les facultés humaines entre des appartenances culturelles. L’Awalé permet de poser le problème autrement. Dans le jeu, le calcul est indispensable : il faut compter les graines, mémoriser les positions, anticiper les réponses, prévoir plusieurs coups d’avance. Mais ce calcul ne se déroule jamais dans un monde abstrait — il se déroule face à quelqu’un, et, dans certaines variantes, la relation à cet autre est directement inscrite dans la règle.
C’est là que réside une particularité fondamentale : l’adversaire n’est pas seulement celui qu’il faut vaincre, il est aussi celui sans lequel la partie ne peut pas continuer. La règle de solidarité introduit ainsi une étrange réciprocité : je veux gagner contre toi, mais je dois préserver les conditions qui te permettent de jouer, et donc calculer en tenant compte de ton existence. Je ne peux pas t'affamer; je dois te nourrir si tu t'affames. La morale ne vient pas interrompre le calcul, elle le traverse et transite par lui. C’est peut-être l’une des leçons les plus puissantes du jeu : la rationalité n’est pas nécessairement l’opposé de la solidarité ; elle peut en devenir le véhicule.
Une définition plurielle : un concept contre une pratique
La Négritude n’a jamais été une doctrine parfaitement unifiée. Césaire, Senghor et Damas ont partagé un même combat contre l’assimilation et la dévalorisation culturelle, mais leurs œuvres et leurs positions politiques diffèrent : Césaire insiste sur la rupture avec l’assimilation et sur la reconquête d’une identité historique ; Senghor développe une philosophie de la culture et de l’universel ; Damas donne à la révolte une tonalité plus sèche, plus rythmée, plus directement polémique. Les historiens du mouvement soulignent aujourd’hui cette diversité et rappellent qu’il ne possède pas de définition unique et immuable. Jean-Paul Sartre lui-même, dans sa préface « Orphée noir », en a proposé une lecture singulière, présentant la Négritude comme un moment dialectique dans l’histoire de l’émancipation anticoloniale.
L’Awalé, par sa richesse, son élasticité et sa profondeur, peut courir plusieurs de ces lièvres à la fois. Il n’a pas besoin que tous les joueurs s’accordent sur une définition philosophique : il leur suffit de partager une règle commune pour pouvoir jouer. La différence est fondamentale — la Négritude est un concept que l’on peut discuter, le jeu est une pratique que l’on doit partager — mais cette différence est aussi leur complémentarité : la pensée ouvre le débat, la pratique crée et diversifie l’expérience.
De la Négritude à la Tigritude : de la parole à l’action
Wole Soyinka a formulé l’une des critiques les plus célèbres adressées à la Négritude avec son image du tigre : le tigre ne proclame pas sa Tigritude, il bondit sur sa proie . La formule oppose symboliquement la proclamation à l’action, sans nécessairement condamner la poésie ou la parole. La vraie question qu’elle soulève est celle-ci : que devient une affirmation lorsqu’elle entre dans les actes ? C’est précisément là que le jeu devient décisif, car l’Awalé ne demande pas seulement de comprendre une valeur, il demande de la pratiquer. Il ne dit pas seulement « anticipe » : il fait anticiper. Il ne dit pas seulement « compte » : il fait compter. Il ne dit pas seulement « considère l’autre » : il fait entrer l’autre dans ton calcul et fait transiter cette relation par la règle.
L’Awalitude serait alors la transformation d’une affirmation culturelle en compétence vécue. Là où la Négritude dit « nous avons une histoire », l’Awalitude répond « apprenons à la transmettre » ; là où la Négritude affirme « notre culture possède une valeur », l’Awalitude demande « comment la faire vivre aujourd’hui ? ». La Négritude écrit le combat, la Tigritude invite à l’action, et l’Awalitude propose de faire de l’action elle-même un espace de transmission.
L’arbre qui cache la forêt
L’Awalitude doit pourtant se méfier d’elle-même. Si elle prétendait représenter à elle seule « la pensée ludico-africaine », elle reproduirait exactement ce qu’elle cherche à combattre : une simplification de la réalité. L’Awalé n’est pas l’Afrique, il n’est même pas « le jeu africain » ; il est une expression parmi d’autres d’une immense diversité de jeux, de peuples, de langues, de mémoires et de traditions. À ses côtés vivent le Bao, le Songo, l’Omweso, l’Ayo et bien d’autres formes de jeux de semailles. Et si l’on accepte de jouer avec le néologisme, pourquoi n’existerait-il qu’une Awalitude, et non une baotitude, une songotitude ou une omwesotitude ? Ces mots ne sont pas des catégories historiques constituées : ils servent à faire apparaître une évidence plus importante — aucun jeu ne peut prétendre parler au nom de tous les autres.
L’Awalitude n’est donc pas la totalité, mais un commencement, une possibilité parmi d’autres — le perce-neige d’une longue file d’attente, derrière lequel peuvent venir d’autres jeux, d’autres peuples, d’autres mémoires et d’autres formes de pensée. Le geste ne consiste pas à dire « voici enfin la pensée africaine », mais « voici une pensée africaine parmi d’autres, qui ouvre la voie à celles qui préparent leur propre exposition ». Cette précaution est essentielle, car la dignité que l’on cherche à affirmer est aussi une dignité de la pluralité : les peuples noirs ne forment pas une pensée unique, l’Afrique n’est pas une seule voix, la diaspora n’est pas une seule expérience. La Négritude elle-même n’a jamais été monolithique ; pourquoi l’Awalitude le serait-elle ?
Une singularité qui ne se dissout pas dans l’universel
Senghor rêvait d’un « rendez-vous du donner et du recevoir » et d’une « civilisation de l’universel » où chaque peuple apporterait sa part au patrimoine commun de l’humanité. C’est un horizon généreux, et l’Awalitude ne le renie pas ; mais elle le nuance. Avant de se fondre dans l’universel, une culture doit pouvoir affirmer sa singularité, sous peine de n’apporter au rendez-vous qu’une identité déjà diluée. Or l’Awalé n’a pas besoin d’être comparé aux Echecs ou au Go pour prouver sa valeur : il possède sa propre logique, sa propre mécanique et jusqu’à sa propre étymologie, « awalé » étant un mot des langues akan, chargé de ses réalités propres — là où le terme « Négritude » a dû, lui, retourner le mot exogène et péjoratif de « nègre », forgé par un imaginaire extérieur, agressif et insensé.
Comme les grands jeux de stratégie, l’Awalé demande du flegme, du calcul, de la mémoire et l’art de construire plusieurs coups à l’avance ; mais il le fait avec une mécanique qui n’appartient qu’à lui. Sa singularité n’est pas un repli : elle est la condition pour que le don au « rendez-vous du donner et du recevoir » ait quelque chose d’authentique à offrir. On peut apporter à l’universel sans s’y dissoudre, et c’est peut-être la manière la plus fidèle d’honorer le vœu senghorien.
La stratégie comme forme de pensée
C’est peut-être ici que l’Awalitude trouve son expression la plus forte
l’Awalé peut être considéré comme un laboratoire de la décision. Chaque coup pose plusieurs questions à la fois — que puis-je gagner immédiatement, que vais-je donner à mon adversaire, que pourra-t-il faire ensuite, dois-je capturer maintenant ou préparer une capture future plus fructueuse, combien de graines laisser dans telle case, comment éviter une position défavorable, comment préserver mes possibilités plutôt que courir après un gain immédiat ? Le joueur y apprend une règle essentielle de toute stratégie : façonner demain en l’anticipant aujourd’hui.
Cette logique déborde largement le cadre du jeu ; elle touche à l’éducation, à la gestion des ressources, à la négociation et à la prise de décision. C’est aussi ce qui rend les jeux de semailles précieux en contexte pédagogique : des travaux consacrés à leur usage en mathématiques soulignent leur potentiel pour mobiliser le comptage, la résolution de problèmes, la planification et différentes formes de raisonnement. L’Awalitude pourrait dès lors se définir non comme une idéologie nouvelle, mais comme une pédagogie ludico-culturelle de l’action, qui ne demande pas seulement « qui sommes-nous ? », mais aussi « que savons-nous faire ? » et surtout « que sommes-nous capables de transmettre ? ».
Une belle complémentarité
Il ne s’agit donc ni d’opposer l’Awalé à la Négritude, ni de faire de l’Awalitude une théorie appelée à remplacer toutes les autres. La Négritude a donné une langue à une affirmation ; la poésie lui a donné une forme sensible ; la Tigritude a rappelé l’importance de l’action. L’Awalé apporte autre chose encore : le jeu comme lieu de passage entre la pensée et l’action. Car jouer, c’est penser en agissant, décider sans pouvoir tout contrôler, calculer avec une information incomplète, anticiper la réponse d’un autre, accepter une règle commune — et, dans certaines variantes, comprendre que sa propre victoire ne peut être pensée indépendamment de la possibilité laissée à l’adversaire de continuer à jouer.
L’Awalitude n’est donc pas une nouvelle identité, mais un mode de mise en mouvement : elle prend appui sur la fierté, la mémoire et la dignité que la Négritude a réaffirmées, et elle les fait passer par le jeu. Le plateau fait pratiquer certaines vertus de la pensée stratégique et de la morale : il apprend à compter sans réduire le monde au calcul, à gagner sans détruire, à prévoir sans prétendre contrôler l’autre, et surtout que toute action modifie le terrain sur lequel les actions suivantes deviendront possibles. La Négritude a écrit le combat, la Tigritude a demandé qu’il soit agi, et l’Awalitude interroge : que se passe-t-il lorsque nous faisons passer cette pensée par le jeu ?
La question fondamentale, par le biais du jeu
C’est sans doute la question la plus importante de tout l’article. Une culture ne se contente pas de produire des idées : elle produit des manières de parler, d’écrire, de chanter, de fabriquer, de transmettre, de décider et de jouer. Derrière la question de l’identité — derrière la Négritude, la Tigritude et l’Awalitude — s’en profile donc une autre, plus profonde : que devient une culture lorsqu’elle cesse seulement de se raconter et commence à se mettre en jeu ? Que devient la dignité lorsqu’elle devient une règle, la solidarité lorsqu’elle devient un coup, la mémoire lorsqu’elle devient un geste transmis, la stratégie lorsqu’elle doit tenir compte de l’autre — que devient une pensée lorsqu’elle ne se contente plus d’être dite, mais qu’elle doit être jouée ?
C’est par le biais du jeu que l’Awalitude trouve peut-être sa véritable raison d’être. Elle ne cherche pas seulement à ajouter un mot à la longue histoire des affirmations africaines : elle propose d’observer ce qui se produit lorsqu’une culture met sa pensée dans les mains de ceux qui la jouent. Et c’est peut-être là que commence quelque chose de neuf — non plus seulement dire qui nous sommes, non plus seulement bondir comme le tigre, mais apprendre à jouer ensemble ce que nous voulons devenir.




Commentaires