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Négritude, Tigritude et Awalitude - partie I

Deux hommes en costume jouent à l’awalé, pensifs, devant des affiches d’Aimé Césaire et de Senghor.

Quand l’Awalé prolonge le combat


La Négritude a affirmé la dignité africaine avec des mots, des poèmes et une pensée politique. L’Awalé, lui, la met en jeu depuis des générations avec des graines, des règles et des gestes de transmission. Entre le mouvement littéraire et culturel né dans les années 1930 et la famille des jeux de semailles africains, la parenté n’est évidemment pas historique au sens strict : l’Awalé n’est pas issu de la Négritude, et ses pratiquants ne l’ont pas inventé pour répondre à Césaire, Senghor ou Damas. Mais une autre forme de rapprochement est possible, celle des valeurs, de la transmission et de la capacité à faire exister une pensée africaine dans des formes qui ne sont pas nécessairement littéraires.

C’est dans cet espace que cet article propose le mot Awalitude — non pour remplacer la Négritude, encore moins pour la dépasser en la reniant, mais pour explorer ce qu’elle pourrait devenir lorsqu’une affirmation culturelle cesse d’être seulement énoncée et se transforme en pratique : apprendre, calculer, transmettre, anticiper, coopérer, jouer. Le fil est donc volontairement simple : d’abord ce qui rapproche la Négritude et l’Awalé, ensuite ce qui les distingue, enfin ce que l’Awalé peut apporter à la réflexion qu’elle a ouverte.

Au sommaire

•             La convergence : une même affirmation africaine

•             Deux mouvements en miroir

•             Une écriture partagée : grammaire, proverbes, valeurs

•             L’esthétique de l’Awalé et le poétique de la Négritude

•             Le dépassement : l’émotion et la raison

•             Une définition plurielle, un jeu qui met d’accord

•             De la Négritude à la Tigritude

•             L’arbre qui cache la forêt

•             Une singularité qui ne se dissout pas dans l’universel

•             La stratégie comme forme de pensée

•             Une belle complémentarité

•             FAQ, poème et références

Partie I — La convergence : une même affirmation africaine


Une même affirmation des identités africaines

La Négritude et l’Awalé ne disent évidemment pas la même chose. La première est un mouvement intellectuel, littéraire, poétique et politique du XXe siècle ; le second appartient à une famille ancienne de jeux de semailles, de comptage et de stratégie. Ils peuvent pourtant être rapprochés par une intuition commune : la promotion et la fierté des cultures africaines. La Négritude a affirmé la dignité des peuples noirs en réhabilitant leur histoire, leur sensibilité, leurs cultures et leur capacité de création face à l’ordre colonial et à l’assimilation. L’Awalé, lui, en est un objet vivant de transmission : il existe, se joue, se fabrique, se partage, et son plateau, ses graines, ses règles et les gestes qui les accompagnent constituent une forme de présence culturelle. Là où la Négritude affirme avec les mots, l’Awalé affirme avec les gestes.

Cette fierté, Aimé Césaire l’a portée dans une formule devenue universelle. Dans le Cahier d’un retour au pays natal (1939), il écrit que « nul ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force, et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête ». La phrase refuse toute hiérarchie des peuples, et l’Awalé en offre une démonstration silencieuse : beauté de l’objet sculpté, intelligence de la combinaison, force morale d’une éthique qui refuse d’écraser l’autre. Le jeu ne proclame pas cette égalité ; il l’administre, partie après partie. Le rapprochement proposé ici n’est donc pas historique — l’Awalé est très antérieur à la Négritude — mais il éclaire deux manières, pour une culture, de produire et de transmettre du sens : par la parole et par la pratique, par le poème et par le jeu.


Deux mouvements panafricains en miroir

La Négritude est largement un mouvement qui part de l’Afro-diaspora vers le monde. Elle se construit dans un espace transatlantique — les Antilles, les États-Unis, Paris — où les expériences noires circulent d’un rivage à l’autre. La Harlem Renaissance, la Negro Renaissance, les revues noires parisiennes, les écrivains africains et antillais participent tous à la formation d’un nouvel espace de conscience noire. Des précurseurs l’avaient préparée : W. E. B. Du Bois dès Les Âmes du peuple noir (1903), le New Negro Movement d’Alain Locke, ou encore Claude McKay et René Maran, auteur de Batouala — au point que Césaire reconnaîtra volontiers : « Ce n’est pas nous qui avons inventé la Négritude ; elle a été inventée par tous ces écrivains de la Negro Renaissance que nous lisions en France dans les années 1930. » La Négritude ne consiste donc pas simplement à « retourner vers l’Afrique » : elle est déjà le produit d’une diaspora qui se pense, se reconnaît et parle au monde. C’est ce qui donne sa force particulière à son geste : des hommes et des femmes dispersés par l’histoire coloniale transforment la dispersion en conscience commune.

L’Awalé raconte une histoire différente dans un mouvement pourtant symétrique. Parti de multiples sociétés africaines, sous des formes variées et avec des règles mouvantes, il a voyagé au gré des migrations, des échanges commerciaux et des diasporas, jusqu’à se retrouver dans de nombreuses régions d’Afrique et bien au-delà du continent. Son trajet se résume ainsi d’un mot : de l’Afrique vers le monde. D’un côté, une diaspora qui transforme l’éparpillement en affirmation ; de l’autre, un continent qui fait voyager ses pratiques hors de ses frontières. Deux mouvements en miroir vers une même destination : la Négritude vient de l’Afro-diaspora vers le monde, l’Awalé vient de l’Afrique vers le monde. L’une voyage d’abord par les textes, les revues, la poésie et les idées ; l’autre par les gestes, les règles, les plateaux et les parties. L’une fait circuler une parole, l’autre une pratique, et toutes deux montrent qu’une culture ne reste jamais enfermée dans son lieu de naissance : elle se transforme en circulant.

Cette portée panafricaine est peut-être leur plus profonde parenté. La Négritude se veut panafricaine par la pluralité même de ses acteurs, venus de tout le monde afro-diasporique — des Antilles à Harlem, de Paris à Dakar. L’Awalé l’est tout autant, mais par l’ubiquité : il n’existe pratiquement pas un pays d’Afrique qui ne possède son homologue, sous un nom et des règles propres, et le jeu se retrouve dans presque tous les espaces géographiques abritant une communauté africaine. Là où la Négritude rassemble une pluralité de voix en une conscience commune, l’Awalé décline une même intuition ludique en une multitude de variantes locales. Deux manières d’être panafricain : par la diversité des personnes pour l’une, par la diversité des formes pour l’autre.


Une écriture partagée : vocabulaire, grammaire et valeurs au service de l’Homme

Comme la poésie de la Négritude, l’Awalé peut être lu comme une forme d’écriture — à condition de prendre le mot au sérieux, car le jeu possède bel et bien son vocabulaire et sa grammaire, au service d’une mission de préservation des valeurs humaines. Son vocabulaire est agraire (semer, récolter, engranger, nourrir), militaire (capturer, anticiper, attaquer, défendre, leurrer, calculer) et solidaire tout à la fois (distribuer, nourrir, épargner). Sa grammaire, elle, se compose de règles techniques mais aussi de règles morales : dans plusieurs de ses variantes, le jeu n’organise pas seulement le calcul, il organise la relation à l’autre. Le joueur cherche à gagner, mais il ne peut pas gagner n’importe comment : il lui est interdit d’affamer son adversaire, et il est obligatoire de le nourrir lorsqu’il s’affame, même volontairement.

La solidarité n’est donc pas un commentaire extérieur au jeu, une recommandation que l’on pourrait accepter ou refuser ; elle transite par la règle elle-même. C’est une distinction essentielle : l’Awalé ne dit pas « soyez solidaires », il façonne une situation où la possibilité même de poursuivre la partie peut dépendre du fait de donner à l’autre ce qui lui manque. La morale ne vient pas après la stratégie, elle circule à travers elle. Le vers de Léon-Gontran Damas offre à cette écriture son plus beau trait d’union. Dans Pigments (1937), il réclamait : « Rendez-les-moi, mes poupées noires, que je joue avec elles les jeux naïfs de mon instinct. » Le poème place, au cœur même de la Négritude, le geste de jouer : reprendre ce qui est authentiquement africain, et y jouer. L’Awalé est précisément cette poupée noire retrouvée, ce plateau où le sensible et la culture se rejoignent, où l’écriture des mots trouve son écho dans l’écriture des graines.


Le lyrisme esthétique de l’Awalé et le poétique de la Négritude

Cette écriture du jeu n’est pas seulement mécanique : elle est aussi esthétique. Les plateaux d’Awalé, comme ceux de l’ensemble de la famille mancala, sont souvent des objets travaillés, sculptés, décorés, parfois anthropomorphes ou zoomorphes, qui débordent largement leur fonction de simple support. Cette dimension mérite d’être rapprochée non de la poésie de la Négritude par une quelconque influence historique, mais par une même capacité à transformer une expérience culturelle en forme sensible. Césaire, Damas et Senghor n’ont pas seulement théorisé l’identité noire : ils l’ont mise en poésie, lui donnant une langue, un rythme, des images et des symboles. L’Awalé, de son côté, met la pensée en forme dans le bois, dans le mouvement des graines, dans la disposition des cases et dans le rythme répétitif des semailles.

Il faut ajouter que la partie elle-même est rarement muette. Autour du plateau circulent des proverbes, des dictons, des devinettes, des fragments d’épopée ; le jeu s’accompagne de joutes verbales, de commentaires improvisés, de formules chantées qui saluent un beau coup ou raillent une maladresse. Cette parole vive, faite d’oralité et d’improvisation, prolonge le geste en poésie et fait de chaque partie une petite scène littéraire. La poésie de la Négritude travaille la langue ; l’Awalé travaille le geste, la forme et la voix qui l’entoure. L’une crée des images, l’autre des silhouettes ; l’une organise le rythme des mots, l’autre celui des semailles et des reparties. Dans les deux cas, une expérience culturelle devient une forme sensible que l’on peut transmettre. La Négritude possède une esthétique poétique ; l’Awalé, une esthétique à la fois matérielle, gestuelle et parlée. L’une comme l’autre rappellent qu’une culture ne se conserve pas seulement dans des idées : elle se dépose aussi dans le beau.


 
 
 

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