Le seega: jeu de stratégie égyptien
- Ngoufo GANGNIMAZE

- il y a 17 heures
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SEEGA
(Siga, Sija, Seejeh, Seeza, Seezeh, Seja, Cheza, Chesa, Sidjah)
Cousin direct de la khargba tunisienne, le Seega appartient à la même grande famille de jeux d’opposition à capture par interception, dont on rattache l’ancêtre au ludus latrunculorum romain et au petteia grec (Tatas, 2025; BoardGameGeek, 2024). Jeu du peuple plus que des palais, le Seega se pratiquait à même le sol, sur un quadrillage tracé dans le sable ou gravé sur une dalle, avec des cailloux ou des tessons de poterie pour pions. Décrit dans la littérature depuis au moins 1836, il offre, sous des règles très simples, une profondeur tactique qui en fait l’un des plus beaux jeux d’esprit de l’aire arabo-méditerranéenne.
Étymologie et dénominations régionales
Le nom seega (en arabe sîga, سيجة) se prononce et se transcrit de multiples façons selon les régions : siga, sija, seejeh, seeza, seezeh, seja, cheza, chesa, sidjah (Bolton, 1890; ancientgames.org, 2025). Cette profusion de graphies témoigne d’une transmission essentiellement orale et d’une diffusion géographique large, de l’Égypte au Soudan jusqu’à l’Éthiopie et la Somalie. En Tunisie et en Libye, le même type de jeu prend le nom de khargba; à l’ouest du Maghreb, les variantes à capture par saut relèvent plutôt du groupe zamma. Comme dans la khargba, les pions sont parfois familièrement appelés « chiens » (kelb), appellation relevée dès le XIX e siècle.
Évolution historique
Les origines précises du Seega restent débattues. Des quadrillages gravés ont été repérés sur des dalles de temples égyptiens : notamment à Kurna, près de Thèbes —, mais ces graffitis paraissent relativement récents et de facture grossière, et ne permettent pas de dater le jeu avec certitude (Bolton, 1890; ancientgames.org, 2025). La première description écrite assurée remonte à 1836, dans l’ouvrage de l’orientaliste Edward W. Lane sur les mœurs des Égyptiens modernes; en 1890, le folkloriste H. Carrington Bolton observe à son tour Égyptiens et bédouins jouer dans des trous creusés à même le sable (Lane, 1836; Bolton, 1890).
Le Seega était surtout populaire en Égypte aux XIX e et XX e siècles, avant de décliner dans son pays d’origine à la fin du XX e siècle. Sa mécanique de capture par encadrement le rattache à une lignée méditerranéenne ancienne : de nombreux auteurs y voient un parent du jeu grec du petteia et du jeu militaire romain des latroncules, le « jeu des petits soldats », dont la prise « en sandwich » est identique (Tatas, 2025; Murray, 1952). Le Seega illustre ainsi une longue tradition de jeux tactiques partagée tout autour du bassin méditerranéen, indépendante des jeux de hasard et de la symbolique religieuse qui marquaient le senet pharaonique.
Matériel, équipements et vêtements
Le tablier le plus courant est un quadrillage carré de 5 cases sur 5, soit 25 « maisons », la case centrale étant souvent marquée d’une croix ou d’un motif. Il existe également des tabliers agrandis de 7×7 (49 cases) et de 9×9 (81 cases) (Seega, ancientgames.org, 2025; BoardGameGeek, 2024). Chaque joueur dispose d’un nombre de pions égal à la moitié des cases moins une : 12 pions chacun sur un plateau de 25 cases, 24 chacun sur un plateau de 49 cases. Les deux camps se distinguent par la couleur, l’un clair, l’autre foncé.
La frugalité du matériel fait partie de l’identité du jeu : le tablier peut être gravé dans la pierre, tracé à la craie ou dessiné du doigt dans le sable, et les pions sont de simples cailloux, des tessons de poterie ou des capsules. Le Seega ne requiert aucun équipement ni vêtement particulier : il se joue accroupi ou assis au sol, dans la tenue du quotidien, ce qui souligne son caractère populaire et accessible à tous.
Préparation et nombre de joueurs
Le Seega se joue à deux. Aucune préparation matérielle n’est nécessaire au-delà du tracé du tablier et de la collecte des pions. Les joueurs s’installent face à face, le quadrillage entre eux, et conviennent par tout moyen de qui commencera la phase de placement. En contexte de tournoi, un arbitre veille au respect des règles; dans la pratique de rue, une galerie de spectateurs commente et conseille volontiers les coups.
Manière commune de jouer : Règles du Seega
La partie se déroule en deux phases distinctes : une phase de placement, sans capture, suivie d’une phase de déplacement, où s’opèrent les prises. Elle obéit à six règles cardinales.
1. Placement : le tablier étant vide, les joueurs déposent à tour de rôle deux pions à la fois sur les cases libres de leur choix, sans aucune capture. La case centrale doit rester vide pendant toute cette phase.
2. Premier coup : une fois tous les pions posés, le premier joueur amène un pion dans la case centrale restée libre, ouvrant la phase de déplacement.
3. Déplacement : à tour de rôle, chaque joueur déplace un seul pion d’une case, horizontalement ou verticalement, vers une case adjacente vide. Les déplacements en diagonale et les sauts par-dessus un autre pion sont interdits.
4. Capture par interception : on capture un pion adverse en l’encadrant sur une même ligne horizontale ou verticale entre deux de ses propres pions. Un pion qui vient de lui-même se placer entre deux ennemis n’est pas pris; seule compte la prise réalisée par le coup qui referme l’étau. Les prises en diagonale ne comptent pas (Bead.game, s.d.; BoardGameGeek, 2024).
5. Pion central et rejeu : le pion occupant la case centrale est généralement immunisé contre la capture, mais peut lui-même servir à capturer. Après une prise, le joueur peut continuer à déplacer le même pion tant qu’il enchaîne de nouvelles captures.
6. Détermination du gagnant : le vainqueur est celui qui capture tous les pions adverses, ou réduit l’adversaire à l’immobilité. Faute de prise décisive, la partie peut être déclarée nulle d’un commun accord.
Outre les tabliers agrandis de 7×7 et 9×9, il existe une variante « alignement » où l’objectif est de réaliser une rangée de cinq pions plutôt que de capturer, ainsi qu’une version réduite de 3×3 à trois pions par camp, proche du morpion (Gamescrafters, s.d.). La version à capture demeure toutefois la forme classique et la plus répandue.
Lieux, moments et pratiquants
Le Seega se pratique avant tout en plein air : sur une place de village, au seuil d’une maison, devant un café, ou à même le sol du désert pour les populations nomades. Historiquement, c’est un jeu d’adultes lié à la sociabilité masculine et aux temps de loisir, des villages aux camps militaires. On rapporte qu’il aurait été pratiqué par des voyageurs célèbres du désert au début du XX e siècle (ancientgames.org, 2025). Aujourd’hui, des associations de sauvegarde du patrimoine ludique le réintroduisent dans les écoles, les centres culturels et les festivals, en l’ouvrant à un public mixte et intergénérationnel.
Place dans la culture orale, écrite et numérique
Longtemps transmis par la seule pratique, sans manuel écrit, le Seega est d’abord un jeu parlé, accompagné des commentaires de la galerie et de formules rituelles. Il a néanmoins très tôt retenu l’attention des savants : c’est l’un des rares jeux populaires égyptiens à figurer dans la littérature orientaliste dès 1836, puis dans les travaux d’ethnographie ludique du XX e siècle, notamment la grande synthèse de Harold Murray sur l’histoire des jeux de plateau (Murray, 1952). Sa parenté supposée avec les jeux gréco-romains en a fait un objet d’étude privilégié pour les historiens du jeu.
Numériquement, le Seega connaît une seconde vie : applications mobiles, implémentations pour ordinateur, tutoriels vidéo et reconstitutions artisanales (plateaux de bois, pions de verre) circulent largement, contribuant à le faire connaître bien au-delà de son aire d’origine. Ce relais numérique participe d’un mouvement plus vaste de redécouverte des jeux abstraits traditionnels.
Usages sociaux et dimension éducative
Au-delà du divertissement, le Seega remplit des fonctions sociales et pédagogiques. Duel sans hasard où chaque coup engage la partie, il développe la mémoire de travail, le calcul mental, l’anticipation multi-coups, la patience et l’acceptation de la défaite. Sa règle simple et son matériel quasi nul en font un excellent support éducatif, mobilisable en classe comme en atelier intergénérationnel : il met sur un pied d’égalité joueurs de tous âges et de tous milieux, le seul avantage étant celui de la réflexion. À ce titre, il s’inscrit dans les démarches contemporaines qui considèrent les jeux traditionnels non comme de simples curiosités de musée, mais comme des archives vivantes et des outils d’apprentissage.
Taux de prévalence, institutions et statut UNESCO
La notoriété du Seega dans son aire d’origine reste réelle mais en recul : largement connu des générations anciennes en Égypte et au Soudan, il a nettement décliné chez les jeunes urbains à la fin du XX e siècle, concurrencé par les jeux électroniques (Bead.game, s.d.). On peut estimer sa reconnaissance culturelle dans la tranche 51-75 % chez les populations rurales âgées, et sa pratique régulière effective plutôt dans la tranche 11-25 %.
Sur le plan institutionnel, le Seega bénéficie de l’intérêt croissant des associations de sauvegarde des jeux du patrimoine et des programmes internationaux qui rattachent jeux et sports traditionnels au patrimoine culturel immatériel, comme le programme Tocatì soutenu par l’UNESCO (UNESCO, 2024). À ce jour, le Seega n’est toutefois inscrit en propre sur aucune des listes officielles du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Sa valorisation passe aujourd’hui surtout par la recherche, l’édition ludique et la médiation numérique.
Conclusion
Le Seega est à la fois un jeu, une école de stratégie et un témoin de la longue histoire des jeux d’esprit méditerranéens. Par sa mécanique : simple à apprendre, exigeante à maîtriser, héritée de la tactique militaire antique —, il conjugue rigueur du calcul et convivialité de la place publique. Cousin de la khargba tunisienne et du zamma maghrébin, il forme avec eux une même famille nord-africaine de jeux d’opposition que la recherche, la pédagogie et la médiation culturelle ont aujourd’hui les moyens de mieux faire connaître et transmettre.




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