Le Zamma : le jeu de stratégie du Maghreb surnommé « les dames du désert »
- Ngoufo GANGNIMAZE
- il y a 22 heures
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Tracé dans le sable, joué avec des cailloux ou des bâtonnets, le Zamma compte parmi les jeux de stratégie du Maghreb et du Sahara les plus singuliers. Cousin ancien du jeu de dames, il se pratique depuis des siècles sous la tente et reste le jeu national de la Mauritanie. Voici comment il se joue et pourquoi il mérite d’être mieux connu.
Quand viennent les grands jeux de stratégie, les échecs, le go ou les dames sont souvent cités. Le Zamma, lui, demeure moins connu. Pourtant, ce jeu à deux joueurs, sans dés ni hasard, offre une profondeur tactique qui rappelle celle des dames internationales : capture par saut, prise obligatoire et promotion d’un pion en sultan.

Camp 1 (40 pions) | Camp 2 (40 pions) | Centre libre
Le plateau du Zamma : un grand quadrillage 9 × 9 de type alquerque. Chaque camp aligne 40 pions, seul le point central reste libre au départ.
Qu’est-ce que le Zamma ? Un jeu de stratégie traditionnel du Maghreb
Le Zamma, aussi écrit damma, est un jeu de stratégie traditionnel du Maghreb et du Sahara. Il se pratique au Maroc, en Mauritanie et dans l’ouest de l’Algérie. Selon les régions, il porte plusieurs noms : srand ou dhamet en Mauritanie, où il est considéré comme le jeu national.
Comme aux dames, les pièces adverses se capturent en sautant par-dessus. Le Zamma suit pourtant sa propre logique, sur le plateau : un grand quadrillage traversé de diagonales, jusqu’à quarante pions par camp, et une victoire obtenue soit par capture complète, soit par blocage total de l’adversaire. C’est un jeu de pur calcul : aucune part de chance, tout repose sur l’anticipation.
En bref
Joueurs : 2
Hasard : aucun, 100 % stratégie
Origine : Maghreb et Sahara (Mauritanie, Maroc, Algérie)
But : capturer tous les pions adverses ou les immobiliser
Matériel : un tracé au sol, des cailloux ou des bâtonnets suffisent
D'où vient le Zamma ? Origines et lien avec l'Alquerque
L'histoire du Zamma est celle d'un métissage. Son ancêtre est l'alquerque, un ancien jeu de capture diffusé dans le monde arabo-andalou puis dans l'Europe médiévale, le même qui a donné naissance aux jeux de dames. Dans le Sahara, le petit plateau de l'alquerque s'est élargi pour devenir le grand tablier du Zamma. Les règles du Zamma prennent alors place dans un cadre historique plus vaste.
La rencontre avec l'Espagne a compté dans cette transformation. En Afrique du Nord, notamment avec les morisques chassés de la péninsule Ibérique, les dames espagnoles ont croisé des jeux de capture déjà bien installés. De ce croisement naît le Zamma, avec sa prise par saut et sa promotion en sultan. Ce trait le distingue de ses cousins de l'est nord-africain, le seega égyptien et la khargba tunisienne, qui reposent sur une capture par encerclement plutôt que par saut.
Le Zamma forme ainsi un pont entre plusieurs traditions ludiques. Sur le plateau, les héritages africain, arabe et européen se répondent en quelques coups.
Comment jouer au Zamma ? Règles complètes et mécaniques de capture
Si vous connaissez déjà les dames, l'entrée dans le Zamma se fait rapidement. Dès la première partie, les repères sont là, mais la logique propre du jeu apparaît vite : obligation de prise, enchaînements forcés, promotion très mobile.
1. La mise en place : placement initial des pions
Chaque joueur place ses pions sur sa moitié du plateau : 40 pions occupent les trois premières rangées ainsi que la rangée médiane, en laissant libre le point central. La position de départ est dense, ce qui donne d'emblée au jeu sa tension particulière. Par tradition, les noirs commencent.
2. Le déplacement : mouvement vers l'avant
À tour de rôle, chaque joueur déplace un pion d'une intersection vers une intersection voisine libre, en suivant les lignes du plateau et en avançant vers le camp adverse. Un pion simple ne recule pas. Une fois la règle assimilée, ce mouvement très sobre fait ressortir tout le poids des captures à venir.
3. La capture par saut : mouvement et direction
Pour prendre une pièce adverse, il faut sauter par-dessus elle et se poser sur l'intersection libre située juste derrière, comme dans les dames. La différence est décisive : la capture peut se faire dans toutes les directions, y compris vers l'arrière. La partie bascule quand un pion apparemment bloqué ouvre soudain une suite de prises.
4. La prise est obligatoire, avec recherche du maximum
La règle centrale est simple : si une capture est possible, elle doit être jouée. Et si plusieurs suites de prises existent, le joueur est tenu de choisir celle qui capture le plus grand nombre de pions. En retour, le calcul tactique devient plus fin, car un coup avantageux en apparence peut obliger à suivre une trajectoire risquée.
5. La promotion en sultan : un pion promu très mobile
Lorsqu'un pion atteint la dernière rangée du camp adverse, il devient sultan, parfois nommé Mullah. Cette pièce se déplace et capture dans toutes les directions, sur autant d'intersections libres qu'elle le souhaite. Ce que le jeu révèle ici, c'est un changement d'échelle : un simple pion peut soudain contrôler de longues lignes.
6. La victoire
La victoire s'obtient de deux façons : en capturant toutes les pièces adverses, ou en laissant l'adversaire sans aucun coup légal. À mesure que le plateau se vide, le blocage devient aussi important que la prise elle-même.
Zamma, Seega, Khargba : différences entre les jeux de stratégie africains
Ces trois jeux appartiennent à la même grande famille nord-africaine, mais ne se jouent pas de la même façon. Voici comment les distinguer, en quelques coups.
Jeu | Région | Mode de capture | Promotion ? |
Zamma | Maghreb occidental, Sahara | Par saut, comme aux dames | Oui, en sultan |
Seega | Égypte, Soudan | Par encerclement | Non |
Khargba | Tunisie | Par encerclement | Non |
Le jeu de Khargba tunisien se distingue par sa mécanique d'encerclement. À mesure que l'on compare les variantes, ce que le jeu révèle devient plus net : le Zamma se rapproche du jeu de dames par le saut et la promotion, tandis que Seega et Khargba reposent sur la prise en tenaille.
Il existe aussi des versions réduites du Zamma pour des parties plus brèves : la khreibga se joue sur un plateau de 5 × 5, et le felli, aussi appelé fich, en est la forme la plus dépouillée, répandue au Maroc. Une pratique qui traverse les âges, avec des formats adaptés au temps disponible sans perdre l'esprit du jeu.
Un jeu du désert : patrimoine vivant du Sahara
Le Zamma se joue au sol, en plein air : sur les places des villages, sous la tente ou à même le sable du Sahara, avec des bâtonnets, des cailloux ou des morceaux de bois de deux couleurs. Nul besoin de matériel sophistiqué : c’est un jeu de la frugalité, où l’intelligence prend le pas sur le décor.
Longtemps transmis oralement, de génération en génération, il a aussi retenu l’attention des chercheurs. Dès 1984, la revue Jeux et Stratégie lui consacrait un article sous le titre « Les dames du désert ». Certains passionnés estiment même que la richesse de ses captures le rend, sur le plateau, plus tendu tactiquement que les dames internationales, souvent marquées par des parties nulles au plus haut niveau.
Aujourd’hui, le Zamma existe aussi sous forme de programmes et d’applications, qui le font connaître à un public international d’amateurs de jeux abstraits. Cette seconde vie numérique a son utilité, car sa pratique traditionnelle, liée au mode de vie saharien, recule chez une partie de la jeunesse urbaine.
Pourquoi apprendre à jouer au Zamma ?
Au-delà de la règle, le Zamma exerce l’esprit avec une grande netteté. Comme il n’y a aucune part de hasard, il développe l’anticipation, la planification et la maîtrise de soi. Sa parenté avec les dames en fait aussi une passerelle pédagogique : vous y retrouvez des principes stratégiques transférables à d’autres jeux, tout en approchant un pan moins connu du patrimoine culturel africain.
Comme l’ Awalé et ses mécaniques de mancala, le Zamma place face à face des joueurs de tous âges et de tous milieux. Dès la première partie, son accessibilité se fait sentir : un peu de sable, quelques cailloux, et le jeu prend forme.
Foire aux questions sur le Zamma
Le Zamma, c’est comme les dames ?
C’est un proche cousin. On capture par saut et un pion peut être promu, comme aux dames. Mais le Zamma se joue sur un plateau d’alquerque, avec des diagonales, la capture est possible dans toutes les directions et la prise du plus grand nombre de pions est obligatoire.
Dans quel pays joue-t-on au Zamma ?
Surtout en Mauritanie, où il est souvent présenté comme un jeu national sous les noms de srand ou dhamet, mais aussi au Maroc, dans l’ouest de l’Algérie et, plus largement, dans l’espace saharien.
Combien de pions par joueur ?
Jusqu’à 40 pions par camp sur le grand plateau 9 × 9. Les versions réduites, comme le khreibga en 5 × 5 ou le felli, en utilisent sensiblement moins.
Qu’est-ce que le « sultan » au Zamma ?
C’est un pion promu, l’équivalent de la dame : il atteint la dernière rangée adverse et gagne le droit de se déplacer et de capturer dans toutes les directions, sur plusieurs cases. On l’appelle aussi Mullah.
Peut-on jouer au Zamma sans plateau ?
Oui. C’est même sa forme traditionnelle : on trace le quadrillage dans le sable ou sur une feuille, puis on utilise des cailloux, des graines ou des bâtonnets de deux couleurs.
Pour aller plus loin : Ol Bah, A. (1984), « Les Dames du Désert », Jeux et Stratégie, n° 27; Alemanni, J.-B. (2005), Les Jeux de Dames dans le Monde, Chiron; Ould Hamidoun, M. (1952), Précis sur la Mauritanie, IFAN.
