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Jeux traditionnels tunisiens : le Pr Bouzid et la sauvegarde du patrimoine

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Portrait d'un chercheur qui a fait des jeux traditionnels tunisiens un outil de sauvegarde patrimoniale, de développement intellectuel et d'inclusion sociale.

En classe, des enfants et un enseignant jouent à un jeu de société autour d’une table blanche.
Pr BOUZID en pleine initiation auprès d'élèves tunisiens

Deux joueurs agenouillés dans la poussière d'une ruelle de Gafsa. Entre eux, une grille de sept cases sur sept tracée au doigt, vingt-quatre cailloux par joueur, un cercle silencieux autour du plateau : c'est une partie de Kharbaga. Pour la plupart des passants, c'est une scène folklorique. Pour le Pr Bouzid, c'est une archive vivante.


Le chercheur tunisien a passé quarante ans à montrer que les jeux traditionnels ne relèvent pas du seul divertissement : ce sont aussi des systèmes sociaux que l'on peut lire avec des outils scientifiques. En retour, cette lecture a nourri des usages très concrets, du développement cognitif à la sauvegarde culturelle, jusqu'à l'inclusion sociale.


Un parcours forgé par une intuition : les jeux traditionnels tunisiens en disent plus que le sport


Avant la recherche, le Pr Bouzid a enseigné l'éducation physique pendant vingt ans. Deux décennies à faire pratiquer le volley, le basket ou l'athlétisme, puis à remarquer, chaque soir, que les enfants croisés dans la rue se montraient parfois plus concentrés autour d'une toupie ou d'une partie d'osselets qu'en classe. De ce décalage est née une intuition : le sport moderne n'est qu'une des grammaires possibles du jeu, et pas forcément celle qui révèle le plus.


En 2000, il soutient à la Sorbonne une thèse comparant des jeux tunisiens de l'époque romaine, du II e au VI e siècle, à ceux encore pratiqués dans les îles Kerkennah. Son directeur est Pierre Parlebas, chercheur français qui a fondé, deux décennies plus tôt, une discipline à part entière : la praxiologie motrice.


La praxiologie motrice : comprendre pourquoi chaque jeu crée un système social


Le terme peut sembler savant, la réalité est plus simple, sur le plateau. La praxiologie motrice part d'une idée claire : un jeu ne se définit pas d'abord par les gestes qu'il mobilise, mais par sa logique interne, c'est-à-dire l'ensemble des règles qui déterminent qui peut faire quoi, avec qui, et contre qui. À partir de là se dessine un réseau d'interactions entre les joueurs, ce que Parlebas nomme la communication motrice.


Dans une partie d'échecs, le réseau est simple et stable : deux adversaires, du premier au dernier coup. Dans un match de football, il devient dense et collectif. Dans un jeu de loup, il est asymétrique et peut s'inverser en cours de partie. Même logique, effets très différents.


C'est ici que la réflexion du Pr Bouzid prend sa portée. Les règles, selon lui, façonnent des tempéraments : elles orientent les manières d'anticiper, de coopérer, d'affronter, d'accepter la perte. Une culture qui transmet la Kharbaga, duel à information complète, sans hasard, où chaque coup engage l'ensemble de la partie, n'encourage pas les mêmes apprentissages qu'une culture de jeux d'équipe. Au-delà de la règle, c'est une manière de décider et de vivre l'opposition qui se forme, dès la première partie.


À mesure que cette idée s'est affinée, elle a servi de base à ses projets menés depuis vingt-cinq ans. Les jeux traditionnels y apparaissent comme des objets d'étude, mais aussi comme des pratiques capables d'agir sur l'école, la mémoire culturelle et la place faite aux plus fragiles. Ce que le jeu révèle, chez lui, ne reste jamais à l'état de théorie.


La Kharbaga : ce jeu tunisien qui incarne la théorie


La Kharbaga (ou Kharbga) est emblématique du Sud tunisien, de Gafsa à Tataouine. Son dispositif tient à peu d’éléments : une grille de 7 × 7, soit 49 « maisons », 24 pions par joueur appelés « chiens », et aucune pièce hétérogène. Présenté dans les ressources détaillées de Club Awalé sur le kharbga jeu, ce plateau donne une lecture nette de sa mécanique.


Deux phases structurent la partie. Pendant le remplissage, les joueurs déposent à tour de rôle deux chiens à la fois sur le tablier, sans droit de capture : c’est une phase d’installation, où le dispositif se prépare comme un campement sur le plateau. Vient ensuite la phase de combat : un seul chien se déplace à la fois, et la capture se fait en encerclant un pion adverse sur deux côtés, horizontalement ou verticalement.


Lue à l’aune de Parlebas, la Kharbaga relève d’un duel sociomoteur d’opposition pure, à information complète et sans hasard. Dès la première partie, ce que le jeu révèle, c’est une structure où chaque décision engage la suivante. Ce type d’organisation a nourri, dans l’ histoire, de grandes traditions stratégiques.


La Kharbaga n’est qu’une pièce dans une galaxie ludique plus vaste. La Tunisie conserve plusieurs variantes de la famille Mangala : Biout el Hara et Biout el Kourdous à Sfax, Oumilbil dans le Sud, Bougira à Mahdia, autant de jeux de semailles liés à une mémoire agraire. Pour prolonger cette découverte, Club Awalé renvoie aussi vers un aperçu des jeux traditionnels tunisiens.

Deux garçons jouent à un jeu de  Khargba sur une table blanche, dans une salle lumineuse avec d’autres personnes autour.
Adolescents en pleine partie de Khargba

Ailleurs, le Diyoubawelnaj (« les Renards et les Moutons ») oppose un camp minoritaire et prédateur à une majorité défensive. La partie bascule quand l’équilibre entre poursuite et blocage se rompt, même logique que pour l’Awalé ou la Kharbaga, où l’espace compte autant que la prise. Le khargba tunisien ouvre ainsi sur un univers ludique riche, transmis comme une pratique qui traverse les âges.


Jouer pour coexister : quand les jeux et la règle commune favorisent l'inclusion


Le Pr Bouzid n’a jamais voulu s’en tenir au laboratoire. En 2007, il fonde l’ Association Tunisienne de Sauvegarde des Jeux du Patrimoine, puis développe plusieurs projets appliqués. Le plus abouti, financé par le British Council, porte le nom de « Jouer pour coexister ».


Son dispositif est rigoureux : sept centres accueillant des personnes en situation de handicap sont associés à sept écoles primaires et collèges, les enseignants d’EPS et les animateurs sociaux suivent une formation conjointe, puis des clubs inclusifs sont créés pour que valides et non-valides jouent côte à côte. S’y ajoute une mesure scientifique, par enquêtes menées avant et après, de l’évolution des attitudes des participants valides. Les résultats confirment ce que le cadre théorique laissait pressentir : lorsque la règle commune est posée, le handicap cesse d’être une frontière pour devenir un paramètre parmi d’autres.


Une voix tunisienne régulière sur la scène mondiale


Le Pr Bouzid représente régulièrement la Tunisie à la World Ethnosport Confederation (WEC), organisation qui rassemble les fédérations nationales consacrées aux jeux traditionnels, de la lutte berbère au buzkashi d’Asie centrale. Il faisait ainsi partie, du 3 au 5 avril 2026, de la délégation tunisienne présente au 8 e Forum Ethnosport, tenu à Antalya, en Turquie.


Ces rendez-vous ne relèvent pas du symbole : c’est là que se discutent les critères de patrimonialisation et les financements qui décideront, à terme, de ce que les institutions reconnaîtront comme patrimoine immatériel. Il a également coorganisé plusieurs festivals euro-méditerranéens avec l’Association Européenne des Jeux et Sports Traditionnels, une pratique qui traverse les âges.


L’Encyclopédie panafricaine des jeux : archiver avant que la transmission ne disparaisse


Le chantier qui mobilise aujourd’hui l’essentiel de son énergie porte un nom ambitieux : l’ Encyclopédie panafricaine des jeux traditionnels. Le Pr Bouzid en dirige l’équipe éditoriale. L’obstacle, reconnaît-il, est d’abord logistique : il faut trouver, dans chaque pays d’Afrique subsaharienne, des universitaires affiliés, disponibles et prêts à rédiger des articles rigoureux.


L’Afrique conserve encore ses jeux dans les gestes, les corps et les marchés, mais trop peu dans les thèses et les archives. Chaque personne âgée qui disparaît sans avoir transmis ses règles emporte, selon sa formule, « une bibliothèque qui brûle », et la partie bascule quand la modernité accélère cette perte. Cette urgence de sauvegarde éclaire son engagement auprès des institutions internationales et des collectivités.



 
 
 

1 commentaire


super.

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